La lutte contre l’opium, cuisant échec international

Source : http://www.lemonde.fr/international/article/2014/12/27/la-lutte-contre-l-opium-cuisant-echec-international_4546642_3210.html

Ce n’est qu’un sillon grumeleux, une échancrure grasse traversant un champ de labour à la sortie de Kandahar, la grande cité du sud pachtoun de l’Afghanistan. Accroupi dans la terre meuble, Qader Jan pointe du doigt une minuscule pousse verte : une graine d’opium. « On vient juste de la planter », souffle le jeune fermier drapé dans sa tunique bouffante bleu pâle. Au printemps, le champ ne sera qu’une étendue de fleurs aux faux airs de coquelicot, le fameux pavot qui vaut à l’Afghanistan sa sulfureuse réputation internationale. A entendre Qader Jan, l’affaire est vitale : « Sans l’opium, nous serions encore plus pauvres. »

Dans la province de Kandahar comme dans la majeure partie du sud du pays, l’opium fleurit librement. Le paradoxe est cruel : après treize années d’une coûteuse présence internationale, jamais la narco-économie n’a été aussi florissante en Afghanistan. En 2014, tous les records historiques ont été battus. Les surfaces cultivées d’opium ont atteint 224 000 hectares (en hausse de 7 % par rapport à 2013) et la production a grimpé à 6 400 tonnes (+ 17 %), selon le dernier rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC).

Réseaux criminels

Depuis 2001, les Américains ont dépensé 7,8 milliards de dollars (6,4 milliards d’euros) pour la seule lutte antinarcotique. Au même moment, les surfaces des champs d’opium ont été multipliées parŠ 28. « La culture de l’opium a flambé en Afghanistan », déplore Andreï Avetisyan, ex-ambassadeur russe à Kaboul et récemment nommé à la tête de l’ONUDC en Afghanistan. Et si cette « flambée » préoccupe les grandes capitales, c’est que l’Afghanistan produit à lui seul 90 % de l’opium mondial. A l’heure du départ des troupes de l’OTAN, le 31 décembre, la faillite de la lutte antinarcotique est sans conteste l’échec le plus cinglant essuyé par la communauté internationale en Afghanistan. Un cas d’école de faillite politique.

A quelques kilomètres du champ labouré de Qader Jan, une terrasse de glaise baignée de soleil donne sur la fertile vallée d’Arghandab, le verrou qui ferme la porte septentrionale de Kandahar. Agha Mohammat a étalé sur l’argile craquelé une nappe en toile de jute où il dispose un Thermos rempli de thé vert et des coupelles de friandises. Le vieux paysan à l’épaisse barbe neigeuse est entouré des hommes de la famille. Ils sont fermiers et, comme tous les agriculteurs de la région, ils cultivent l’opium. Agha Mohammat résume ainsi son dilemme : « Ici, il n’y a pas de travail, les jeunes sont au chômage. Pour nourrir ma famille, mon choix est le suivant : soit je prends un fusil pour devenir un brigand, soit je cultive l’opium. » Il cultive donc l’opium.

« POUR NOURRIR MA FAMILLE, RACONTE UN FERMIER, MON CHOIX EST LE SUIVANT : SOIT JE PRENDS UN FUSIL POUR DEVENIR UN BRIGAND, SOIT JE CULTIVE L’OPIUM »

Au plus haut niveau de l’Etat afghan, la conscience du péril a toujours existé. « Si l’on ne détruit pas l’opium, l’opium nous détruira », avait lancé en 2006 l’ex-président Hamid Karzaï. Son successeur, Ashraf Ghani, élu en septembre, est le premier à avoir tiré la sonnette d’alarme en s’inquiétant dès son mandat de ministre des finances (2002-2004) du risque que l’Afghanistan devienne un « narco-Etat ». Toutes ces mises en garde sont restées vaines.

Est-il déjà trop tard ? Avec une valeur ajoutée de 3 milliards de dollars, l’économie narcotique représentait en 2013 autour de 15 % du PIB et employait 410 000 fermiers (soit 5 % de la population active). Et sur ce terreau économique ont prospéré des réseaux criminels qui, selon les observateurs, ont pénétré le c¦ur de l’Etat et contribuent à la corruption générale des centres de pouvoir afghans.

Cercle vicieux

Simultanément, ces revenus de l’opium financent généreusement l’insurrection des talibans. Il n’est pas anodin que la géographie de l’opium recoupe globalement la carte des bastions insurgés : les deux provinces méridionales du Helmand et de Kandahar, dont l’arrière-pays est de facto contrôlé par les talibans, totalisent à elles seules 61 % des surfaces cultivées. « Opium et insécurité se nourrissent mutuellement », relève Andreï Avetisyan.

Une masse considérable de rapports d’experts ont été écrits sur le remède permettant de briser ce cercle vicieux : offrir aux fermiers des cultures alternatives. En l’absence de solution de rechange, les campagnes d’éradication du pavot seront vaines, si ce n’est jeter les paysans dépités dans les bras de l’insurrection. Tout a pourtant déjà été essayé : blé, sésame, haricot. Sans grand succès. La rentabilité de l’opium en fait un atout irrésistible : elle est quatre fois supérieure à celle du blé.

Beaucoup d’espoir a récemment été placé dans le safran, « la meilleure alternative à l’opium », assure Gul Mohammad Shukran, le directeur du département antinarcotique de Kandahar. Sa rentabilité est deux fois supérieure à celle du pavot. Mais il faudra du temps avant que le safran puisse s’imposer. L’avantage de l’opium, au-delà de sa résistance à la sécheresse, c’est qu’il est déjà adossé à toute une économie intégrée. « Les intermédiaires procurent les semences, allouent les crédits, assurent la protection, procèdent à la transformation locale en héroïne, prennent en charge le transport, garantissent les marchés, explique Andreï Avetisyan. Le fermier n’a pas à se soucier de grand-chose. »

Seule la structuration de réseaux comparables pour des plantes alternatives pourra détrôner l’opium. Mais comment les mettre en place dans le contexte actuel d’insécurité ? Le cercle vicieux a encore de beaux jours devant lui.

Frédéric Bobin (Arghandab (Province afghane de Kandahar) Envoyé spécial)
Journaliste au Monde

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Source : https://www.usatoday.com/story/news/2018/01/05/marijuana-sellers-undeterred-threat-federal-prosecution/1008483001/ Defiant marijuana entrepreneurs and investors are shrugging off threats of heightened federal ...

Un commentaire

  1. C’est évident que c’est un échec international et même mondial parce que ce pays ne vit que de l’opium !?!?! Enfin…

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